M. Volodymyr Zelensky, Président de l’Ukraine, devant l’Assemblée nationale

Gérard CHERPION vous propose de retrouver l’intervention de M. Volodymyr Zelensky, Président de l’Ukraine, devant l’Assemblée nationale.

https://videos.assemblee-nationale.fr/video.11975428_623b41d9a39c0.1ere-seance–intervention-de-m-volodymyr-zelensky-president-de-l-ukraine-23-mars-2022

Extraits du compte rendu de la séance du mercredi 23 mars 2022

M. le président. Monsieur le président de l’Ukraine, monsieur le président du Sénat, mesdames et messieurs les députés et sénateurs, mesdames et messieurs les représentants du corps diplomatique, c’est un honneur pour nous de vous accueillir au sein de l’Assemblée nationale. Nous connaissons votre attachement à la France, où vous avez effectué votre premier déplacement officiel à l’étranger après votre élection comme président de l’Ukraine. Vous aviez ainsi engagé, dès 2019, un dialogue fructueux avec la France. Je tiens également à saluer la présence parmi nous de l’ambassadeur d’Ukraine en France, M. Vadym Omelchenko. (Mmes et MM. les députés se lèvent et applaudissent longuement.)

Depuis maintenant près d’un mois de guerre, les Ukrainiens se battent et résistent de façon héroïque à l’agression militaire russe. Soyez sûr, monsieur le président, de la solidarité et de l’entière mobilisation de la représentation nationale. Nous continuerons de veiller à ce que tout soit mis en œuvre pour vous porter assistance, qu’il s’agisse de l’adoption de mesures restrictives à l’encontre de l’agresseur ou de la fourniture d’un soutien humanitaire aux Ukrainiens comme aux réfugiés.

Nous avons tous vu ces images choquantes, bouleversantes, de villes ukrainiennes bombardées et assiégées. La France condamne ces actes et ces bombardements indiscriminés visant les populations civiles. Cela doit s’arrêter immédiatement, et nous appelons la Russie à se conformer au droit international humanitaire. Dans ces circonstances tragiques, le peuple ukrainien fait preuve d’une résistance admirable. Je tiens à saluer son courage et celui des autorités ukrainiennes. Sachez que nous demeurons à vos côtés. Monsieur le président de l’Ukraine, vous avez la parole. (Mmes et MM. les députés se lèvent et applaudissent longuement.)

M. Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine. C’est un grand honneur pour moi, pour l’Ukraine et pour notre peuple. Mesdames et messieurs les sénateurs, mesdames et messieurs les députés, élus de Paris, peuple français, je suis reconnaissant de l’honneur qui m’est fait de m’adresser à vous aujourd’hui. Je suis sûr que vous savez très bien ce qui se passe en Ukraine ; vous savez pourquoi cela se produit et vous savez qui est coupable – y compris ceux qui se cachent la tête dans le sable et essaient de trouver de l’argent en Russie.

Je m’adresse à vous, qui êtes des gens honnêtes, rationnels et audacieux, pour vous poser une question : comment arrêter cette guerre ? Comme instaurer la paix en Ukraine ? La plupart des réponses sont dans vos mains, dans nos mains. Le 9 mars dernier, des bombes aériennes russes ont été lancées sur l’hôpital pour enfants et une maternité de notre ville de Marioupol, une ville paisible du sud de l’Ukraine. C’était une ville complètement paisible jusqu’à l’arrivée des troupes russes, qui l’ont soumise à un siège brutal, moyenâgeux, et ont commencé à tuer des gens. Dans cette maternité sur laquelle les Russes ont lancé des bombes, il y avait notamment des femmes qui se préparaient à accoucher. La plupart d’entre elles ont survécu, mais certaines ont été grièvement blessées : une femme a vu son pied, qui était fracturé, être amputé ; une autre a eu le bassin fracturé et son bébé est mort avant la naissance. Alors qu’on essayait de la sauver, elle demandait aux médecins de la laisser mourir, de ne pas l’aider : elle ne voyait pas de raisons de rester en vie. Elle est morte.

En Ukraine, en Europe, en 2022, pour des centaines de millions de personnes, il était impensable que le monde puisse être détruit. Je vous demande d’observer une minute de silence en l’honneur et à la mémoire des milliers d’Ukrainiennes et d’Ukrainiens qui ont été tués à la suite de l’invasion russe du territoire ukrainien. (Mmes et MM. les députés se lèvent et observent une minute de silence.)

Merci. Après des semaines d’invasion russe, Marioupol et d’autres villes ukrainiennes frappées par l’occupant rappellent les ruines de Verdun. Comme sur les photos de la première guerre mondiale, que chacun a eu l’occasion de voir, l’armée russe ne distingue pas les objets qu’elle cible. Elle détruit tout : quartiers résidentiels, hôpitaux, écoles, universités ; tout. Elle brûle les entrepôts de nourriture et de médicaments : elle brûle tout. Elle ne tient pas compte du concept de crime de guerre ni des obligations liées aux conventions internationales. Elle a apporté la terreur sur le sol ukrainien, et chacun de vous en est conscient. Vous avez toutes les informations, car tous les faits sont disponibles : les femmes violées par les militaires russes dans les zones temporairement occupées, les réfugiés qu’ils tuent sur les routes, les journalistes qu’ils tuent aussi tout en sachant que ce sont des journalistes, sans compter les personnes âgées qui ont survécu à l’holocauste et qui sont désormais obligés de fuir les frappes russes dans des abris antibombes. Ce qui se passe en Ukraine, l’Europe ne l’avait pas vu depuis quatre-vingts ans. Des gens désespérés supplient pour mourir.

En 2019, quand je suis devenu président, il existait déjà un cadre de négociation avec la fédération de Russie : le format Normandie. Il devait mettre fin à la guerre dans le Donbass, à l’est de l’Ukraine, qui dure malheureusement depuis huit ans. Quatre États ont participé au format Normandie – l’Ukraine, la Russie, l’Allemagne et la France –, mais ils représentaient l’ensemble du monde, ils exprimaient toutes les positions des pays du monde entier. Certains ont soutenu ce processus tandis que d’autres essayaient de le retarder, voulant le perturber. Mais il semblait important qu’un tel cadre continue d’exister. En 2019, les négociations ont donné des résultats – nous avons réussi à libérer des

personnes de captivité et à négocier certaines décisions –, ce qui a constitué une bouffée d’air frais ou comme une lueur d’espoir, l’espoir que les conversations avec la Russie puissent être constructives, que les dirigeants de la Russie puissent être convaincus par nos paroles, que Moscou puisse choisir la paix.

Mais le 24 février 2022 est arrivé. Ce jour a effacé tous les efforts consentis ; il a brisé le concept même de dialogue et l’expérience européenne des relations avec la Russie ; il a infléchi les destinées de l’histoire européenne. Tout cela a été bombardé par les troupes russes, écrasé par l’artillerie russe et brûlé par les tirs de missiles russes. N’ayant pu trouver la vérité dans les bureaux, nous sommes obligés de la chercher sur le champ de bataille. Alors, que nous reste-t-il ? Nos valeurs, notre unité et notre détermination à défendre notre liberté, notre liberté commune, celle de Paris et de Kiev, de Berlin et de Varsovie, de Madrid et de Rome, de Bruxelles et de Bratislava. Les bouffées d’air frais ne nous aideront pas. Nous devons agir ensemble, faire pression ensemble sur la Russie pour l’inciter à chercher la paix.

Mesdames et messieurs, peuple français, le 24 février, le peuple ukrainien s’est uni. Désormais, nous n’avons plus ni droite ni gauche, nous ne distinguons plus entre les représentants du pouvoir et ceux des coalitions de l’opposition ; nous ne pensons qu’à instaurer la paix pour protéger notre pays.

Nous sommes reconnaissants à la France pour son aide et pour les efforts du Président de la République Emmanuel Macron, qui a fait preuve d’un véritable leadership. Nous communiquons constamment avec lui et coordonnons nos actions. Les Ukrainiens voient que la France apprécie et protège la vérité. Vous savez ce que sont la liberté, l’égalité et la fraternité. Chacune de ces notions est importante pour vous : je le sens et les Ukrainiens le ressentent aussi.

Nous attendons de la France, de votre leadership, que vous conduisiez la Russie à rechercher la paix, pour mettre fin à cette guerre contre la liberté, l’égalité et la fraternité, contre tout ce qui a rendu l’Europe unie, libre et diverse. Nous attendons de la France, de votre leadership, la restauration de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Nous pouvons le faire ensemble. Si certains parmi vous en doutent, votre peuple, lui, en est sûr, comme tous les autres peuples d’Europe. Sous la présidence française du Conseil de l’Union européenne, une décision mûrie sera prise en faveur de l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. Ce sera une décision historique, prise à un moment historique, comme cela fut toujours le cas dans l’histoire du peuple français.

Mesdames et messieurs, peuple français, demain cela fera un mois que les Ukrainiens se battent pour leur vie et leur liberté, que notre armée s’oppose héroïquement aux forces russes, pourtant supérieures. Nous avons besoin d’encore plus d’aide et de soutien. Pour que la liberté ne perde pas, elle doit être bien armée. Les chars, les armes antichars, les avions de combat, la défense aérienne : nous en avons besoin et vous pouvez nous aider. Pour que la liberté ne perde pas, le monde doit aussi la soutenir avec des sanctions contre l’agresseur. Chaque semaine, il faut prendre un nouveau paquet de sanctions. Les entreprises françaises doivent quitter le marché russe : Renault, Auchan, Leroy Merlin et tous les autres groupes doivent cesser d’être les sponsors de la machine de guerre russe. Ils doivent cesser de financer le meurtre de femmes et d’enfants, ou le viol. Chacun doit se rappeler que les valeurs passent avant les bénéfices.

Nous devons déjà penser à l’avenir, à la façon dont nous allons vivre après la guerre. Il nous faut des garanties solides pour rendre la sécurité inébranlable et les guerres impossibles dans ce monde. Créons un nouveau système de garanties et de sécurité, au sein duquel la France jouera un rôle de premier plan, pour que personne n’ait plus à pleurer la mort, pour que les gens puissent vivre leur vie et mourir non pas sous les bombes, au milieu d’une guerre, mais quand leur heure est venue, dans la dignité. Chacun doit vivre dans le respect, et on doit pouvoir lui dire « adieu », comme la France l’a dit à Jean-Paul Belmondo.

Merci, la France ! Gloire à l’Ukraine ! (Mmes et MM. les députés se lèvent et applaudissent longuement.)